dimanche 8 février 2015

Plaidoyer pour le dysfonctionnement permanent des bus parisiens

Oui, je suis sérieuse. Oui, je veux que les bus parisiens soient constamment en retard, enferrés dans des bouchons, remplis de gens bizarres.
Seulement les bus, bien sûr, pour une raison un peu particulière. Ceux qui prennent le bus sont bien les seuls qui pourraient ne pas (trop) se plaindre des dysfonctionnements. Il faut vouloir le soleil et la ville, la pluie et la vie. Il faut être patient pour accepter les rythmes inégaux, les temps de trajets variables, les embouteillages et la circulation parisienne (le métro, lui, arrive et repart à intervalles réguliers, monotone et routinier (sauf si on est sur la ligne 13 (bien sûr)) (tiens, ça faisait longtemps que la malédiction des parenthèses n'avait pas frappé)).

19h15, vendredi. Un froid glacial, coupant, tranchant vif. J'arrive à toute vitesse à l'arrêt de bus, lève machinalement les yeux vers... eh non, pas d'écran d'affichage des délais d'attente, ou peut-être devrais-je dire "plus d'écran". Les nouveaux arrêts sont très jolis, ils ont une tête moderne avec leurs lignes élégantes, leur simplicité, et il y a ce grand poteau qui porte un signe "Bus" et les rend plus visibles. Mais le fonctionnement n'est pas encore optimal. C'est bien beau, on peut appuyer sur un bouton et la carte du réseau s'illumine mais on n'a pas les fichus délais. Pas grave, je rejoins l'ado, l'homme à lunettes, et la jeune femme dans leur attente.
Attente qui s'éternise. L'ado nous glisse que ça fait "au moins une demi-heure" qu'il est là. Mais c'est un ado. Donc on divise par six. La jeune femme nous apprend qu'à l'arrêt précédent, ils indiquaient une attente de neuf minutes donc le bus ne tardera pas. On bavarde. Les nouveaux arrêts, l'attente, le froid, les touristes qui demandent leur chemin et mon accent en anglais quand je leur indique la direction de Saint-Germain-des-Prés. On rit. Ça réchauffe.
L'ado tient son téléphone à bout de bras, apparemment il a pris les clés de sa mère qui est donc bloquée dans le couloir et crie très très fort. Le monsieur à lunettes essaie de calculer les probabilités que le bus arrive pendant qu'il marche vers l'arrêt suivant. L'ado part avec lui. Et, évidemment, le bus arrive à ce moment-là, l'ado fait demi-tour en courant, et l'homme à lunettes court à l'arrêt suivant.

Dix minutes plus tard, je descends devant le Jardin du Luxembourg, pour trouver mon deuxième bus. Une bonne trentaine de personnes à l'arrêt, c'est mauvais signe. Mais l'ambiance est bonne, quelques blagues fusent. Cette fois-ci, il y a un écran. 7 minutes d'attente. Je préfère marcher jusqu'à l'arrêt suivant : tant qu'à attendre, autant me réchauffer. Une fois celui-ci atteint, je réalise que prendre le bus ne me fera pas vraiment gagner du temps. Alors je calcule le nombre de feux rouges, mon empreinte carbone, et réalise que le véhicule sera plein, à cette heure-là. Mieux vaut continuer à pied.
Une bande de joyeux-lurons en kilt fait du bruit dans un bar (ils ne savent pas encore que leur équipe de rugby perdra le lendemain contre la France (les pauvres)) ; je rattrape Rousseau qui glisse, le vieux bouquiniste me sourit et raffermit sa prise sur la pile de livres jaunis ; je réponds au signe de la main de la boulangère qui ferme le rideau métallique (je suis fière, je connais bien mon petit quartier). Le bus tourne à mes côtés et arrive à l'arrêt exactement 32 secondes avant moi. J'accélère le pas et zigzague entre les membres d'une famille qui transportent avec excitation des bagages vers une voiture. Une limousine s'arrête de l'autre côté de la rue, le chauffeur ouvre une porte à l'arrière et je découvre un hôtel 4 étoiles à l'entrée discrète (en fait, je ne connais pas bien mon quartier du tout !).
Me voilà devant mon immeuble, il est 19h47, je rentre au chaud, et allume la bouilloire pour me faire un bon thé. Si j'avais eu tous mes bus au bon moment, j'aurais gagné une grosse dizaine de minutes, pas plus, et j'aurais perdu tous ces morceaux de vies. Et alors, imaginons un instant (mais un court instant) : si j'avais pris le métro, je n'aurais vu que des visages fatigués, je n'aurais pas pu m'asseoir, je n'aurais pas fait de sport, je n'aurais pas pris l'air, et encore une fois j'aurais perdu tous ces moments.

J'aime le bus parisien, et tous ses défauts - et c'est bien pour ça que je râlerai, mais en silence, la prochaine fois qu'il arrivera en retard ! Ou alors je marcherai.

Love from Paris,

2 commentaires:

  1. J'ai beaucoup aimé cet article, il m'a fait rire, et j'ai suivi tes pas avec envie. Quand tu pourras, dis bonjour à tes compagnons de route de ma part !

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  2. Je suis bien d'accord, s'il y a bien une chose qui rapproche c'est râler ensemble, surtout en France :p ! Même moi qui ai tendance à me sentir agressée quand un étranger me parle dans la rue, les retards des bus de Limoges ont bien failli me rendre sociable. Failli, parce qu'après je ratais le train et c'est bien la chose qui me rend la plus désagréable :p
    En tout cas je partage ta philosophie, vive les retards de bus pour briser la glace !

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